
Milieu des années 70. Je suis assis sur un pouf installé sur la chaise. Autour de moi s’affaire avec des petits ciseaux de rien du tout un certain Donat, barbier de métier. Il travaille. Il travaille bien. Une fois la coupe terminée il retire la couverture de vinyle et me laisse descendre. Comme j’ai été bien sage il me donne une auto Matchbox, prise dans un tiroir situé sous la caisse. J’y suis retourné chez Donat. Pendant 33 ans en fait. C’est lui qui, durant tout ce temps, a eu l’exclusivité d’entretenir ma caboche. Le décor n’a jamais changé au fil des ans; même chaise, même comptoir, même lavabo, même calendrier perpétuel, même stéréo et même horloge coucou. Sans oublier bien entendu la petite pile de revue “d’images saintes” à côté de la caisse.
Les sons non plus n’ont pas changé. Le son de la pompe à pédale faisant monter la chaise, le “clipper” électrique, le bruit de la porte de bois frottant sur le pas et les clochettes de laiton clinquant chaque fois que quelqu’un entrait ou sortait. Donat aimait bien jaser quand il coupait les cheveux et il avait toujours cette habitude amusante de répéter la dernière phrase de son interlocuteur, mais avec un point d’interrogation.
Moi – Je crois que je vais aller passer la fin de semaine à Québec.
Donat – Ah tu crois passer la fin de semaine à Québec?
Moi – Oui et je vais probablement en profiter pour aller visiter l’aquarium.
Donat – Tu vas aller visiter l’aquarium?
Un jour une copine m’a accompagné et je l’avais mise au courant de cette façon qu’il avait de converser. Au bout de deux minutes la pauvre n’arrêtait plus de rire.
Donat – Qu’est-ce qu’elle trouve de si drôle ta copine? (sur un ton amusé)
Moi – Oh rien, elle est juste bien de bonne humeur aujourd’hui…
Donat – Elle est de bonne humeur aujourd’hui?
Elle en avait pratiquement les larmes qui coulaient à ce moment-là.
Quand il finissait de me couper les cheveux il terminait toujours en me disant “On te coupe les favoris?” Et quand il le disait il se grattait toujours le bout du nez. Il n’a jamais manqué en 33 ans. Lors de ma dernière visite durant l’hiver Donat m’avait parlé de retraite. Ca m’avait fait drôle. C’était essentiellement lui qui m’avait coupé les cheveux pendant la majeure partie de ma vie. Je lui avait alors dit qu’il s’ennuierait de nous.
Au mois de mai en passant j’ai remarqué les store verticaux toujours fermés. Il a fallu que je me rende à l’évidence que Donat avait finalement décidé de prendre sa retraite bien méritée. Après tout il bossait depuis 1965. A ce moment le quartier était encore bien jeune. En 44 ans de métier on peut certainement dire qu’il en a coupé des cheveux. Donat était un peu une figure emblêmatique du quartier. Tout le monde le connaissait et il connaissait tout le monde.
Hier j’ai réalisé que j’étais dû pour une petite “trim” et comme Donat n’était pas disponible je me suis donc retrouvé dans un autre salon où, pour la première fois, une femme s’occupait de mon coco. Je lui ai alors lançé à la blague qu’elle devait avoir un petit peu plus de clientèle maintenant que Donat semblait avoir définitivement pris sa retraite. C’est alors qu’elle m’a dit. Qu’elle m’a appris.
Donat était décédé.
Le choc de la nouvelle m’a fait l’effet d’un coup de poing. Pendant qu’elle continuait, plus lentement, à me couper quelques bouts je n’arrivais pas à me faire à l’idée. Je ne savais pas, je ne me doutais pas que l’hiver dernier il m’avait coupé les cheveux pour la dernière fois. Ca va me faire bizarre de passer devant son salon et de ne voir que les volets fermés, moi qui avait l’habitude de lui envoyer la main quand je passais.
Salut Donat!